Après l’expiration de New START sans traité de remplacement, le secrétaire général de l’ONU alerte sur l’affaiblissement du contrôle des arsenaux nucléaires. À New York, Antonio Guterres appelle les États-Unis et la Russie à renouer le dialogue et à négocier un nouveau cadre de maîtrise des armements stratégiques.
Le constat dressé par les Nations unies est préoccupant : les principaux mécanismes bilatéraux ayant encadré pendant des décennies les arsenaux nucléaires américains et russes se sont considérablement affaiblis.
À l’occasion de la réunion de haut niveau consacrée à la Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires, organisée le 29 septembre 2026 à New York, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a appelé Washington et Moscou à négocier un accord destiné à succéder au traité New START.
Son appel intervient dans un contexte marqué par la modernisation des arsenaux, la montée des tensions internationales et l’apparition de nouvelles technologies susceptibles de compliquer davantage les mécanismes de décision et de contrôle.
New START : la fin d’un cadre vieux de quinze ans
Signé à Prague le 8 avril 2010 et entré en vigueur le 5 février 2011, New START constituait le principal accord bilatéral de limitation des armes nucléaires stratégiques entre les États-Unis et la Russie.
Son expiration, le 5 février 2026, a marqué un tournant majeur. Selon les Nations unies, aucun nouveau cadre contraignant n’a pris immédiatement le relais, faisant disparaître les limites juridiquement contraignantes qui encadraient les arsenaux stratégiques des deux principales puissances nucléaires.
Cette situation ne signifie pas que les États-Unis et la Russie ont cessé tout dialogue nucléaire. Elle signifie toutefois que le système international dispose de moins de mécanismes juridiquement contraignants permettant de garantir la transparence, la prévisibilité et la limitation des arsenaux stratégiques. C’est précisément ce vide que Guterres souhaite voir rapidement comblé.
L’avertissement de Guterres
Pour le secrétaire général de l’ONU, la situation actuelle ne peut être dissociée de l’évolution des arsenaux mondiaux.
Dans son message consacré à la Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires, Guterres souligne la montée des tensions, la défiance entre États, la modernisation des arsenaux et l’intensification de la compétition militaire. Il appelle les États possédant l’arme nucléaire à respecter leurs obligations en matière de désarmement et à s’engager vers leur élimination totale.
Lors de la réunion de haut niveau du 29 septembre, le président de l’Assemblée générale, Khalilur Rahman, a également souligné que l’inventaire mondial dépassait 12 000 ogives nucléaires en janvier 2026.
Selon les chiffres présentés par Rahman, entre 2 100 et 2 200 ogives sont maintenues dans un niveau d’alerte opérationnelle élevée, notamment sur des missiles balistiques pouvant être lancés rapidement.
L’ONU estime par ailleurs que, pour la première fois depuis la fin de la guerre froide, le stock mondial pourrait recommencer à augmenter, les nouvelles ogives entrant dans les arsenaux à un rythme supérieur à celui du démantèlement des anciennes.
Le retour du risque de compétition stratégique
L’expiration de New START intervient alors que plusieurs puissances nucléaires poursuivent la modernisation de leurs capacités.
Cette évolution ne concerne pas uniquement le nombre d’ogives. Elle touche également les vecteurs, les systèmes de commandement et de contrôle, les capacités de détection et les technologies susceptibles d’influencer les décisions militaires.
Pour les Nations unies, l’introduction de nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle et les capacités cybernétiques, ajoute de nouvelles incertitudes aux systèmes de décision liés aux armes nucléaires.
L’enjeu devient alors celui du temps de décision. Plus les systèmes sont rapides et automatisés, plus la marge disponible pour vérifier une information, identifier une erreur ou désamorcer une crise peut se réduire. Le risque évoqué par l’ONU ne se limite donc pas à une utilisation volontaire d’une arme nucléaire. Il englobe également l’accident, l’erreur d’interprétation ou le mauvais calcul.
Le multilatéralisme sous pression
L’inquiétude de Guterres s’inscrit également dans une crise plus large des mécanismes internationaux de désarmement.
La Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) s’est achevée sans consensus substantiel. Pour l’ONU, cette absence de résultat s’ajoute aux difficultés rencontrées dans d’autres enceintes consacrées au désarmement.
Le TNP demeure néanmoins présenté par les Nations unies comme la pierre angulaire du régime mondial de non-prolifération et du désarmement nucléaire.
Son architecture repose notamment sur trois dimensions : empêcher la prolifération des armes nucléaires, promouvoir le désarmement et permettre l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire.
La difficulté actuelle réside dans le fossé entre ces engagements multilatéraux et la réalité stratégique : les États dotés de l’arme nucléaire continuent de considérer leurs capacités comme des instruments majeurs de sécurité nationale et de dissuasion.
Washington et Moscou face à une responsabilité particulière
L’appel de Guterres cible directement les États-Unis et la Russie pour une raison évidente : les deux pays disposent des arsenaux nucléaires les plus importants au monde.
Leur capacité à négocier un nouveau cadre aurait donc des conséquences qui dépasseraient largement leur relation bilatérale.
Un accord de remplacement pourrait notamment contribuer à restaurer des mécanismes de transparence, de vérification et de prévisibilité. Il pourrait également réduire le risque d’une dynamique dans laquelle chaque puissance modernise ses capacités en réponse aux actions de l’autre.
Mais la négociation d’un tel accord se heurte à un contexte géopolitique particulièrement complexe.
La dégradation des relations entre Washington et Moscou, la multiplication des conflits internationaux et le retour d’une compétition stratégique entre grandes puissances rendent difficile la reconstruction de la confiance nécessaire à un nouvel accord.
La dissuasion face à l’exigence de désarmement
Le débat nucléaire repose aujourd’hui sur une contradiction fondamentale. D’un côté, les États possédant l’arme nucléaire continuent de considérer la dissuasion comme un élément de leur sécurité stratégique. De l’autre, les Nations unies défendent l’objectif d’une élimination totale des armes nucléaires.
Entre ces deux approches, la question de la réduction des risques apparaît comme un terrain intermédiaire. Guterres insiste ainsi sur la nécessité de restaurer le dialogue, de renforcer les mécanismes de communication de crise et de rétablir des « garde-fous » destinés à empêcher une escalade incontrôlée.
Cette approche ne remplace pas le désarmement, mais elle vise à réduire les risques immédiats dans l’attente d’avancées plus profondes.
Une facture militaire qui continue de progresser
Le contexte financier renforce également les préoccupations de l’ONU. Selon les données présentées lors de la réunion du 29 septembre, les dépenses militaires mondiales ont atteint près de 3 000 milliards de dollars en 2025, enregistrant une onzième année consécutive de hausse.
Cette progression traduit l’importance croissante accordée aux dépenses de défense dans de nombreuses régions du monde.
Elle pose également une question plus large sur les priorités internationales : alors que les besoins en matière de développement, de lutte contre la pauvreté et de financement climatique restent considérables, une part croissante des ressources publiques est consacrée à la sécurité et aux capacités militaires.
Le retour de la diplomatie comme nécessité stratégique
L’appel de Guterres ne constitue pas seulement une demande de reprise des négociations entre deux puissances. Il s’inscrit dans une tentative plus large de préserver les mécanismes internationaux destinés à limiter les risques nucléaires.
La disparition de New START a créé un vide qu’aucun mécanisme équivalent n’est venu immédiatement combler. Pour l’ONU, la priorité est désormais de reconstruire des règles permettant de restaurer la prévisibilité et la transparence.
La difficulté est considérable : un nouvel accord devra tenir compte des évolutions technologiques, des nouvelles doctrines militaires et d’un environnement international beaucoup plus fragmenté qu’au moment de la signature de New START.
Un avertissement pour la sécurité mondiale
L’intervention de Guterres intervient donc à un moment charnière. La modernisation des arsenaux, l’évolution rapide des technologies militaires, l’augmentation des dépenses de défense et l’affaiblissement de certains mécanismes de contrôle composent un environnement stratégique plus complexe.
Dans ce contexte, la question n’est plus uniquement celle du nombre d’armes nucléaires détenues par les puissances.
Elle est aussi celle de la capacité de la communauté internationale à maintenir des règles, des canaux de communication et des mécanismes de confiance permettant d’éviter qu’une crise ne dégénère.
Pour les Nations unies, la priorité reste clairement affichée : restaurer les garde-fous, réduire les risques et progresser vers le désarmement.
L’enjeu dépasse ainsi la seule relation entre Washington et Moscou. Il concerne la capacité du système international à préserver, dans un contexte de rivalités renouvelées, les mécanismes destinés à empêcher qu’une erreur, un accident ou une escalade ne conduise à une catastrophe nucléaire.
M.K.



