(LETTRE D’AFRIQUE) Après les avancées enregistrées sur les volets sécuritaire et diplomatique, l’intégration économique apparaît comme le prochain grand chantier de l’Alliance des États du Sahel (AES). Pour Maître Fatoumata Sidibé Diarra, avocate spécialisée dans les questions minières et le financement des projets, le Burkina Faso, le Mali et le Niger doivent désormais accélérer la transformation locale de leurs ressources, développer un marché intérieur commun et renforcer le rôle du secteur privé.
Des progrès remarquables ont été enregistrés sur les deux premiers axes. Sur le plan sécuritaire, l’AES dispose de sa propre armée, la Force conjointe. Sur le plan diplomatique, elle parle d’une seule et même voix sur l’échiquier régional et international.
Cependant, l’équation du développement reste posée. Comment assurer l’essor économique des peuples du Sahel ? Comment construire un véritable marché intérieur de l’AES ? Quels enseignements tirer des expériences précédentes en matière d’intégration économique ? Telles sont, entre autres, les questions auxquelles a répondu Maître Fatoumata Sidibé Diarra, avocate spécialisée dans les questions minières et le financement des projets, invitée sur le plateau de l’émission « L’Invité du jour » de Tafouk TV, présentée par Sekou Tangara.
S.T : Vous êtes avocate spécialisée dans les questions minières et le financement des projets. On vient de le dire, l’AES a réalisé des progrès dans certains domaines : défense, sécurité, diplomatie, développement. Mais le citoyen lambda peut se poser la question : après tout cela, quelle devrait être la prochaine étape ?
Me F.S.D. :La prochaine étape doit indiscutablement être le volet économique. Il est très important que les structures et les institutions aient été mises en place et que nous parlions d’une voie commune en matière de diplomatie. Mais il est également essentiel que cette organisation ait un impact réel sur la vie quotidienne des populations.
Vous savez, Frantz Fanon disait que chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir.
Nos prédécesseurs ont travaillé et lutté pour l’indépendance de nos États. Il nous appartient aujourd’hui de travailler à l’émergence économique de nos pays afin de parvenir à une véritable souveraineté économique. Cela s’impose d’autant plus dans un espace comme l’AES, car nous disposons de nombreux atouts.
Nous avons une population de plus de 70 millions d’habitants, majoritairement jeune, dynamique et entreprenante. Surtout, nous disposons d’un sol et d’un sous-sol extrêmement riches. Il est donc très important que nous travaillions à transformer ces ressources, à créer de la richesse et à avoir un impact positif sur la vie de nos populations.
S.T : Cette logique économique que vous préconisez n’est-elle pas un peu prématurée ? Certains diront qu’il faut d’abord consolider les acquis, notamment sur le plan sécuritaire. Les défis sont toujours présents au Mali et au Niger. N’est-ce pas trop tôt pour s’engager immédiatement sur le volet économique ?
Me F.S.D. :Je pense qu’il ne faut pas opposer sécurité et économie. La sécurité est indispensable au développement économique, mais le développement économique contribue également à la stabilité, à la sécurité et à la paix.

Une population qui ne tire pas profit de ses revenus, qui n’a pas d’emploi ni de perspectives, est vulnérable face aux actes de déstabilisation. Il est donc important d’asseoir notre économie afin de créer une certaine assurance pour les populations.
Il ne s’agit pas de laisser la sécurité de côté pour s’occuper de l’économie. Il s’agit d’avancer sur les deux fronts simultanément.
Vous voyez bien que, depuis le début des années 2000, malgré tous les défis auxquels notre pays a été confronté, le secteur privé malien n’a pas cessé de travailler, de proposer et d’embaucher. Je pense donc qu’à côté du pilier sécuritaire, qui est effectivement extrêmement important, il faut désormais mettre en place et consolider ce deuxième pilier qu’est l’économie.
S.T : Justement, il existe déjà des expériences d’intégration régionale. Les trois pays sont toujours membres de l’UEMOA, l’Union économique et monétaire ouest-africaine. Il y a également eu l’expérience de la CEDEAO et, à l’échelle internationale, celle de l’Union européenne. Quels enseignements les trois pays de l’AES peuvent-ils tirer de ces expériences en matière d’intégration économique ?
Me F.S.D. :Ce qui est intéressant, c’est que nous ne partons pas de zéro. Il est donc important que l’AES s’inspire des éléments positifs des organisations que vous venez de citer, tout en s’intéressant à leurs limites afin de ne pas les reproduire.
En ce qui concerne l’Union européenne, on constate une réelle convergence des intérêts économiques. Nous devons nous en inspirer, notamment en matière d’investissement, de libre circulation des capitaux et des personnes.
S’agissant de la CEDEAO, l’erreur à ne pas commettre est de croire qu’il suffit de disposer d’institutions et de textes.
Il faut que l’organisation communautaire ait un impact réel sur la vie des populations. C’est un point sur lequel j’insiste, car il faut que les populations s’approprient cette organisation. Il ne faut pas qu’elle soit simplement une organisation d’États et de fonctionnaires, mais qu’elle contribue réellement à l’amélioration du quotidien des populations.
En tirant les enseignements des expériences précédentes, l’AES doit travailler de manière pragmatique au développement de chantiers prioritaires pour le bien-être des populations, notamment dans l’agriculture, l’industrialisation et les mines. Nous avons plusieurs secteurs à développer et, grâce à un sous-sol riche, nous devons travailler à transformer nos ressources pour produire davantage de richesses.
S.T : Vous l’avez dit vous-même : l’AES représente un marché d’environ 70 millions d’habitants. Les trois pays ont quitté la CEDEAO, qui comptait environ 400 à 450 millions d’habitants. Comment réussir l’intégration économique à 70 millions, alors qu’à 400 ou 450 millions, le marché était beaucoup plus vaste ? Quels peuvent être les impacts de cette situation ?
Me F.S.D. :Je pense qu’un marché de 70 millions d’habitants, soit 70 millions de consommateurs potentiels, constitue déjà un marché extrêmement intéressant.
Au-delà de la taille, ce qui doit véritablement nous intéresser, c’est la capacité de consommation locale et la capacité à stimuler les entreprises locales afin de leur permettre de grandir.
Nous avons également, au niveau de l’AES, des économies qui se ressemblent. Nous partageons une certaine similarité et sommes confrontés à des défis communs.
Au niveau de la CEDEAO, avec un espace beaucoup plus vaste, nous avions des niveaux de développement très différents et, par conséquent, des objectifs différents. Avec l’AES, l’avantage est que cette similarité des économies facilite la prise de décisions à trois plutôt qu’à quinze. Il est également plus facile de fixer des objectifs compatibles avec nos réalités.
Je pense qu’il est plus facile pour les entrepreneurs de pénétrer un marché de 70 millions d’habitants où existe une véritable consommation locale que de pénétrer un marché plus vaste de 400 millions d’habitants, où l’accessibilité peut être plus difficile.
S.T : Beaucoup d’observateurs estiment également que le défi qui s’impose aux trois pays est celui de l’industrialisation et de la transformation. Vous avez cité certaines matières premières, mais on constate qu’il y a encore peu de valeur ajoutée créée localement. Comment remédier à ce problème ?
Me F.S.D. :Effectivement, c’est un enjeu central pour les économies de l’AES. Les trois économies de l’AES ont longtemps fonctionné sur le principe de la production et de l’exportation. Il faut maintenant changer de paradigme : transformer sur place et être présents au début comme à la fin de la chaîne de valeur.
Je pense qu’il est important, à présent, de ne plus exporter nos richesses brutes, mais de les transformer et d’éviter de les importer à prix d’or après qu’elles ont été transformées ailleurs.
C’est une priorité. Sur le plan stratégique, il faut nous mettre en ordre de marche afin que nos produits ne sortent plus à l’état brut, mais soient transformés localement.
Le deuxième point consiste à analyser stratégiquement les matières que nous possédons et celles qui peuvent être transformées rapidement. Je pense notamment au coton. Il s’agit de mutualiser nos efforts.
Quand on parle du coton, on constate que des pays comme le Bénin se sont lancés dans la transformation locale de ce produit et que cela fonctionne. Il n’y a donc pas de raison que nous ne puissions pas faire de même.
S.T : Il y a le Burkina Faso, d’ailleurs. La semaine dernière, le pays a conçu les tenues militaires destinées à ses forces armées et de sécurité. Cette dynamique a également commencé là-bas.
Me F.S.D. :Exactement. Il faut transformer et faire en sorte que le marché local suive.
Il y a plusieurs années, on parlait de « consommer local » au Mali. Il est important aujourd’hui que les consommateurs de l’AES consomment ce qui est produit localement dans l’espace communautaire.

C’est ainsi que nous allons réussir le pari de la transformation locale, de l’industrialisation et de la création de richesses.
Le coton connaît un léger mieux, ce qui constitue un début de transformation, mais ce n’est pas encore évident pour les autres matières premières. Pour le lithium, on sait que la Chine maîtrise la fabrication des batteries et des panneaux solaires. Pour l’or également, des projets de raffinerie sont évoqués. Comment accélérer cette transformation ?
Me F.S.D. :C’est vrai qu’il faut procéder par étapes. Pour le coton, nous avons déjà commencé et il faut poursuivre. Pour rappel, moins de 5 % du coton produit au Mali est transformé localement. Les chiffres au Burkina Faso sont sensiblement similaires. Mais avec les initiatives qui sont prises, je ne doute pas que ce taux évoluera.
Il est donc important de poursuivre les initiatives dans le secteur du coton.
Concernant le lithium et les autres minerais, il est vrai que cela prendra un peu plus de temps. Mais il faut dès à présent prendre les mesures nécessaires pour parvenir à leur transformation locale.
La première chose, c’est la formation. Il est extrêmement important de former nos jeunes afin de pouvoir transformer localement ce type de minerai, qui est assez complexe. Pour cela, il faut mettre en place des structures adaptées.
Je regardais ce qui se passe dans l’espace AES et je pense qu’avec le sous-sol dont nous disposons, il serait important que les trois pays mutualisent leurs efforts et mettent en place une école des mines et du pétrole.
Cela nous permettrait de créer un véritable écosystème réunissant financiers, juristes, géologues et techniciens. C’est ce qui nous permettra, à terme, de transformer le lithium et d’autres minerais sur place.
La condition sine qua non pour atteindre cet objectif reste donc la formation.
S.T : Un marché intérieur de l’AES, c’est votre proposition. Mais ce n’est pas la première fois que l’on entend parler de cette idée. Le terme avait notamment été utilisé dans le cadre de la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine. Il y a eu plusieurs initiatives de ce genre. Comment faire en sorte que cette fois-ci soit la bonne, particulièrement pour les trois pays de l’AES ?
Me F.S.D. :La ZLECAf est une bonne initiative. Ce qui est important pour l’AES, c’est justement de tirer les leçons de ce qui a fonctionné et de ce qui a moins bien fonctionné.
Pour des initiatives comme la ZLECAf, il ne suffit pas de signer des accords. Il faut rendre l’espace commun opérationnel.
Lorsque les tracasseries persistent aux frontières, que des camions passent plusieurs jours pour aller d’une frontière à une autre, que les normes sont différentes et que les certifications ne sont pas reconnues, on ne peut pas véritablement parler de marché commun.
Il est donc important que l’AES, si nous voulons aller vers cette intégration, tire les leçons du passé et mette en place des initiatives concrètes, notamment en matière de libre circulation des capitaux, des personnes et des biens.
Pourquoi ne pas envisager, par exemple, des postes de contrôle conjoints ? Pourquoi ne pas mettre en place des normes et des certifications reconnues de part et d’autre des frontières ?
Il faut passer d’une logique de contrôle à une logique de facilitation et de traçabilité.
S.T : Les tracasseries le long des corridors ont persisté dans le cadre de la CEDEAO. Si le problème persiste, dispose-t-on réellement d’une solution ? N’est-ce pas finalement quelque chose d’irrémédiable ?
Me F.S.D. :Ce n’est pas une fatalité. Nous avons évoqué tout à l’heure plusieurs ensembles, sur d’autres continents, où il existe une véritable libre circulation des biens, des personnes et des capitaux. Il est donc tout à fait possible de mettre cela en place au niveau de l’AES.
Comment ? En changeant de paradigme.
Nous sommes actuellement fondés sur le contrôle. Il faut passer, comme je le disais, de cette logique de contrôle à une logique de traçabilité et de facilitation, notamment grâce à la digitalisation des procédures.
Tout cela permettra d’effectuer les formalités en amont et d’éviter ces tracasseries.
Les postes de contrôle conjoints dont je parlais permettront également de réduire ces difficultés. Il faut que chaque État reconnaisse des normes communes et que nous harmonisions les documents afin que les populations puissent réellement circuler d’un pays à l’autre.
C’est une condition sine qua non pour rendre opérationnel cet espace d’intégration. Il faut que, dans la vie quotidienne, les populations puissent en ressentir concrètement les effets.
S.T : On parle souvent du coton et d’autres matières premières, mais on oublie que nos pays ont également une vocation agro-sylvo-pastorale. Nous avons vu les crises qui ont touché le Sahel et la flambée du prix de la viande dans certains pays voisins de la CEDEAO. Pourtant, cette richesse semble encore insuffisamment exploitée. Comment mieux valoriser ce potentiel ?
Me F.S.D. :Effectivement, je pense que nous ne tirons pas suffisamment profit de cette richesse. Le Mali détient l’un des cheptels les plus importants de la zone UEMOA. Il faut donc que l’AES en profite.
Comment ? Il faut arrêter d’exporter le bétail sur pied et, là aussi, développer la transformation.
Il faut créer, autour des zones de production, des tissus industriels de PME capables de transformer sur place, qu’il s’agisse de laiteries, de tanneries ou d’autres unités.
Pour les autres produits agricoles, nous en avons plusieurs : fruits, légumes, céréales… Dans tout l’espace AES, nos agriculteurs produisent des produits de qualité.
Je pense qu’il est important de cibler les productions par région. Par exemple, au Mali, nous savons que dans la région de Sikasso, nous produisons principalement du coton ; à Kayes, nous avons une importante activité d’élevage ; à Mopti, par exemple, la pêche occupe une place importante.
Nous pouvons reproduire ce modèle dans les autres États de l’AES, en identifiant les spécificités de chaque région et en créant des zones agricoles spécialisées autour de productions majoritaires.
Cela permettra aux PME de s’installer dans ces zones agricoles spécialisées, au plus près des lieux de production, afin de transformer les produits avant de les exporter.
Et l’une des conditions, je le rappelle, est que les citoyens de l’AES s’habituent à consommer les produits issus de l’espace communautaire. C’est à ce prix que la véritable émergence économique pourra devenir une réalité.
S.T : Le pétrole est une réalité au Niger, qui a déjà commencé son exploitation. Nous avons même vu ce pays venir en aide au Mali lorsqu’il connaissait des difficultés d’approvisionnement en hydrocarbures. Comment étendre cette coopération à l’ensemble de l’Alliance, sachant qu’il faut d’abord satisfaire la demande nationale ?
Me F.S.D. :Je pense que la politique en matière de pétrole doit d’abord obéir à un objectif : satisfaire la demande nationale.
Maintenant, nous avons du pétrole au Niger, de l’uranium et également des bassins potentiels, notamment dans la région de Taoudéni au Mali, qui ne demandent qu’à être exploités lorsque les conditions seront réunies.
Une fois que nous disposerons de ces ressources, il ne suffira pas de produire et de faire face aux charges de l’État, comme nous l’avons fait jusqu’ici, dans une logique de rente.
Il faut considérer que le pétrole est une ressource appelée à disparaître. Que faisons-nous alors de cette manne à moyen et long terme ?
C’est pourquoi je pense qu’il faut sortir de cette logique de rente et mettre en place une sorte de contribution spécifique de l’AES, avec un pourcentage prélevé sur les productions de pétrole, d’uranium et de lithium, afin d’alimenter un fonds.
Ce fonds pourrait permettre de financer des projets d’infrastructures, notamment dans les domaines de l’énergie, du transport ferroviaire, du transport routier, etc.
C’est à cette condition que nos richesses pourront véritablement servir au développement.
Le baril de pétrole passe, mais l’usine qui sera construite grâce aux revenus générés par cette ressource restera. Il en va de même pour les écoles et les centres de formation.
Il ne faut donc pas simplement se dire que nous sommes riches en pétrole, en uranium ou en autres ressources. Il faut surtout nous demander comment faire en sorte que nous soyons encore plus riches après l’exploitation de ces ressources naturelles.
S.T : Pour le Mali, l’exploitation du bassin de Taoudéni est annoncée depuis de longues années, mais elle tarde à démarrer. Les citoyens se posent souvent des questions. Pourquoi entend-on parler du bassin de Taoudéni depuis 10, 15 ou 20 ans sans véritable avancée ? Avez-vous des explications à cela ?
Me F.S.D. :Je pense que l’une des premières explications est liée à la sécurité. Exploiter un gisement pétrolier ou minier exige des investissements de plusieurs milliards de francs CFA. Il faut donc un minimum de sécurité et d’accessibilité.
Les équipements nécessaires aux forages doivent pouvoir accéder aux zones et aux périmètres concernés.
Je pense qu’une fois que les conditions sécuritaires seront réunies, et je ne doute pas qu’avec tous les efforts déployés sur ce plan, cela ne saurait tarder, les études pourront reprendre.
Des études et une carte géologique ont déjà été réalisées concernant le nord du Mali. Elles sont extrêmement intéressantes et ne demandent qu’à être actualisées.
Une fois les conditions sécuritaires réunies, je ne doute pas qu’il sera fait appel à des investisseurs, étrangers comme maliens, pour exploiter ces gisements qui présentent un potentiel important.
S.T : Maître Fatoumata Sidibé Diarra, trouvez-vous normal que les pays du Sahel connaissent des problèmes d’approvisionnement en électricité, alors qu’ils disposent de ressources importantes, notamment solaires et hydrauliques ?
Me F.S.D. :Effectivement, c’est très compliqué. C’est un problème que nous ne pouvons plus laisser perdurer.
Comme vous l’avez dit, nous bénéficions d’un ensoleillement extrêmement important. Nous disposons également de ressources hydrauliques, de pétrole et d’uranium. Je pense donc que le problème de l’électricité doit être pris à bras-le-corps.
Le problème de l’électricité n’est pas seulement économique. Il est également géopolitique et lié à la souveraineté.
Ce qui est important aujourd’hui pour l’AES, c’est d’abord de réaliser une cartographie de toutes nos potentialités en matière de production énergétique. Quelles sont les zones où nous bénéficions d’un fort ensoleillement ? Comment les exploiter en priorité ? Faut-il commencer par l’énergie éolienne ou par le solaire ?
Il faut également déterminer précisément nos besoins.
Jusqu’ici, nous avons souvent considéré l’électricité essentiellement sous l’angle de l’approvisionnement des ménages. Mais ce n’est pas le seul enjeu. Si nous voulons nous engager dans l’industrialisation, nous devons être capables de fournir suffisamment d’électricité aux industries.
Il faut donc connaître la demande, non seulement actuelle, mais aussi à moyen et long terme. Ensuite, il faudra établir une cartographie et déterminer le mix énergétique à privilégier.
Une fois ce mix défini, il faudra réfléchir à l’interconnexion, à la modernisation des lignes de transport de l’électricité et à toutes les mesures nécessaires pour satisfaire à la fois les besoins des populations et ceux liés à l’industrialisation.
S.T : Depuis que l’on parle de l’AES, on entend beaucoup parler des États et des institutions, mais moins du secteur privé. A-t-on finalement l’impression que le secteur privé est absent de cette dynamique ?
Me F.S.D. :En tout cas, il ne faut pas que le secteur privé soit mis de côté. C’est un acteur essentiel.
L’investisseur malien, burkinabè ou nigérien qui souhaite investir dans cet espace va examiner plusieurs facteurs : la sécurité, les règles applicables, la fiscalité, les mécanismes de financement ainsi que la demande locale.
Il faut donc que, dès à présent, le secteur privé soit associé aux décisions prises sur le plan économique.
L’intégration économique de l’AES ne peut pas être seulement une affaire d’États ou de fonctionnaires. Les fonctionnaires ont évidemment leur rôle à jouer, mais le secteur privé, qui est présent sur le terrain au quotidien, qui construit des usines et crée des emplois, doit également être associé.
Et lorsque je parle du secteur privé, je ne parle pas uniquement du secteur privé formel. Nous avons plus de 90 % de notre population active qui travaille dans le secteur informel.
Il est donc important de prendre également cette dimension en compte. Je pense qu’on ne peut pas parler d’économie sans impliquer le secteur privé.
S.T : Le secteur privé estime souvent que l’administration publique est trop lente et qu’elle n’avance pas au rythme souhaité. Comment concilier ces exigences ?
Me F.S.D. :C’est vrai. Mais je pense qu’en mettant en place des commissions mixtes de travail, les uns et les autres pourront mieux comprendre les enjeux, les objectifs et les limites de chacun.
En matière de délais également, le secteur privé pourra convaincre le secteur public de la nécessité d’une certaine célérité, car le temps, c’est de l’argent.
Il faut donc davantage de cadres de concertation afin que l’État et les fonctionnaires soient sensibles aux besoins du secteur privé, que celui-ci puisse mieux les expliquer et qu’il puisse également comprendre les contraintes auxquelles l’État est soumis.
C’est ainsi que chacun pourra mieux comprendre les réalités de l’autre et que nous pourrons atteindre une vitesse de croisière acceptable pour tous.
S.T : La diaspora s’est souvent mobilisée pour défendre l’AES lorsqu’elle est critiquée à l’étranger. Quel peut être son apport dans l’essor économique de l’Alliance ?
Me F.S.D. :La diaspora doit avoir un poids économique extrêmement important. Elle ne doit plus être seulement l’ambassadrice politique qu’elle est aujourd’hui et qu’elle joue très bien, mais elle doit également devenir un acteur économique de poids dans le processus d’intégration.
La diaspora dispose de nombreux atouts. Elle a accès à certains financements, possède des compétences et compte de nombreux jeunes très bien formés à l’étranger qui ne demandent qu’à rentrer. Elle bénéficie également d’un réseau international.
Ce qu’elle demande, c’est que certaines conditions soient réunies. Lorsque ces conditions sont remplies, elle répond présente.
Je regardais les résultats extrêmement positifs de l’emprunt patriotique lancé au Burkina Faso, où la diaspora s’est mobilisée et a répondu présente.
Il suffit donc de mettre en place des mécanismes qui suscitent sa confiance et lui permettent de savoir exactement où seront investis les financements et les dons afin qu’elle puisse se mobiliser.
S.T : La diaspora est parfois découragée par certaines expériences du passé, notamment en matière de gestion des fonds collectés. Comment renforcer la crédibilité et la confiance ?
Me F.S.D. :Il faut non seulement susciter la confiance, ce que le Burkina Faso a très bien fait avec cette opération, en levant plus de 150 milliards de francs CFA, mais également mettre en place des structures faisant l’objet d’une gouvernance irréprochable.
Qu’il s’agisse de fonds d’investissement de la diaspora, d’obligations spécifiques qui lui sont dédiées, ce qu’on appelle souvent les « diaspora bonds », ou encore de mécanismes permettant de solliciter et d’accompagner le retour de la diaspora, il faut créer les conditions favorables à son implication.
Il faut également favoriser les rapprochements entre les entreprises locales et celles détenues à l’étranger par les ressortissants de l’AES, afin de permettre des transferts de compétences et des échanges.
Une fois que ces structures seront mises en place et qu’elles feront l’objet d’un suivi et d’une traçabilité des ressources financières, je pense que la diaspora n’aura plus de raison de craindre d’investir dans l’espace AES.
S.T : Et le potentiel humain ? On parle d’uranium, de lithium, de transformation, de renforcement des capacités et de transfert de compétences. Dans ce contexte de souveraineté, comment réussir le pari du potentiel humain ?
Me F.S.D. :Le potentiel humain est un enjeu extrêmement important. Comme je le disais, notre population est majoritairement jeune.
Là aussi, il faut changer de paradigme. Notre système de formation était essentiellement basé sur l’obtention de diplômes. L’objectif était d’avoir des jeunes diplômés, sans toujours veiller à ce qu’à la fin de leur cursus, les compétences acquises soient adaptées aux réalités du marché du travail, ce qui conduit nombre d’entre eux au chômage.
Il faut changer cette approche. Il faut prendre le problème à l’envers : quelle est aujourd’hui la structure du marché de l’emploi dans l’AES ? Quels sont nos besoins ?
Si nous voulons aller vers l’industrialisation et transformer nos ressources sur place, nous avons besoin de formations techniques et scientifiques.
Je parlais tout à l’heure de la nécessité d’une école des mines et du pétrole sous-régionale, spécifique à l’AES. Il faut mettre en place ce type de structure.
L’objectif, désormais, ne doit plus être seulement de former des diplômés, mais de former des jeunes immédiatement compétents et aptes à occuper des emplois correspondant aux priorités définies dans cet espace.
La priorité doit donc être accordée à la formation technique, professionnelle et scientifique. C’est dans cette direction que nous devons aller si nous voulons rattraper rapidement notre retard et être capables de transformer des minerais tels que le lithium.
S.T : Nous arrivons à la fin de cet entretien. Quel message d’espoir souhaitez-vous adresser aux téléspectateurs du Burkina Faso, du Mali et du Niger ? Doivent-ils continuer à garder espoir dans le projet de l’AES ?
Me F.S.D. :Tout à fait. Ils doivent garder espoir, plus que jamais, car je pense que cet espace ne doit pas être seulement un espace de solidarité politique.
Il faut que cet espace ait, comme je le disais, un impact réel sur la vie des populations. Cela n’est possible qu’avec notre force de travail.
Il faut transformer toutes ces richesses afin de créer des revenus et des emplois, et faire en sorte que les populations constatent concrètement que l’AES a un impact dans leur vie quotidienne.
Pour cela, il faut de la gouvernance, de la discipline et du travail.
Au-delà de l’espace géographique que nous partageons, je pense qu’il est important que les populations gardent espoir et considèrent l’AES, dans son ensemble, comme un avenir que nous devons construire ensemble.
Réalisé par Tafouk Tv – Transcrit par S.T.K.



