(LETTRE D’AFRIQUE) Au troisième sommet du Forum de partenariat Russie-Afrique, le président de la Transition malienne a exposé une vision politique et géostratégique articulée autour de la souveraineté nationale, du renforcement de la Confédération AES et de la diversification des partenariats. En mettant en avant les acquis de la coopération avec Moscou, il a également appelé à une relation internationale fondée sur le respect mutuel, le transfert de compétences et des résultats concrets pour les populations.
Le discours du président de la Transition, le Général d’armée Assimi Goïta, au troisième sommet du Forum de partenariat Russie-Afrique dépasse le cadre d’une intervention diplomatique de circonstance. Il constitue une présentation structurée des orientations stratégiques du Mali dans un contexte international marqué par les recompositions géopolitiques, la montée des ambitions souverainistes africaines et la recherche de nouveaux équilibres dans les relations internationales.
Devant les dirigeants présents à ce rendez-vous, le chef de l’État malien a clairement situé la position de Bamako : défendre sa souveraineté, choisir librement ses partenaires et promouvoir une coopération qui ne repose ni sur la dépendance ni sur l’ingérence. En saluant le leadership du président russe Vladimir Poutine et la qualité de l’accueil réservé aux délégations africaines, Assimi Goïta a présenté la Russie comme un partenaire dont l’approche correspond aux attentes exprimées par les autorités maliennes.
La souveraineté, fil conducteur du discours
La première dimension du discours est politique et idéologique. Le président malien inscrit la démarche de son pays dans l’émergence d’un monde multipolaire, qu’il présente comme une opportunité pour les États africains de reprendre davantage de contrôle sur leurs choix stratégiques.
Son message est sans ambiguïté : l’Afrique ne doit plus être considérée comme un simple terrain de rivalités entre puissances ou comme un réservoir de matières premières. Elle doit participer pleinement à la gouvernance mondiale, défendre ses intérêts et décider librement de ses alliances.
Cette vision repose sur des principes récurrents dans son intervention : égalité souveraine des États, respect mutuel, non-ingérence et application non sélective du droit international. À travers ces références, Assimi Goïta exprime une critique de l’ordre international traditionnel et plaide pour une redéfinition des relations entre l’Afrique et ses partenaires.
Le choix des mots est également révélateur. Le Mali se dit ouvert à tous les partenaires disposés à construire avec lui, mais rejette les relations perçues comme paternalistes ou génératrices de dépendance. Il s’agit ainsi de faire de la souveraineté non seulement un principe politique, mais aussi un critère d’évaluation des partenariats extérieurs.
Sécurité : l’affirmation d’une stratégie nationale
Sur le plan sécuritaire, le chef de l’État revient sur plus d’une décennie de lutte contre le terrorisme. Il estime que la présence des forces internationales n’a pas permis d’endiguer l’expansion du phénomène et justifie le changement de stratégie engagé par les autorités maliennes.
La montée en puissance des Forces armées maliennes, la réorganisation de l’appareil de défense et la reconquête de l’autorité de l’État constituent les principaux éléments mis en avant pour illustrer cette nouvelle orientation.
Toutefois, le discours ne réduit pas la sécurité à la seule dimension militaire. Le président évoque le retour progressif des services publics, des écoles, de la justice et des activités économiques. Cette articulation entre défense, administration et développement traduit une conception plus globale de la stabilisation du territoire.
Il convient néanmoins de distinguer les résultats présentés par le chef de l’État des défis qui demeurent sur le terrain. La persistance de la menace terroriste dans plusieurs zones du pays rappelle que la consolidation de la sécurité reste un chantier majeur.
Autre aspect notable : la lutte contre la désinformation. Assimi Goïta insiste sur la maîtrise de la communication, la cohésion nationale et la primauté des faits. La création de Tafouk TV, présentée comme un instrument médiatique de la Confédération AES, s’inscrit dans cette volonté de construire un espace informationnel sahélien capable de porter son propre discours.
AES : vers une intégration politique, sécuritaire et économique
Le passage consacré à la Confédération des États du Sahel constitue l’un des axes majeurs de l’intervention. Le président malien rappelle la décision prise par le Mali, le Burkina Faso et le Niger de renforcer leur intégration, en présentant cette dynamique comme une réponse collective aux défis communs de l’espace sahélien.
Trois piliers structurent cette ambition : la défense et la sécurité, la diplomatie et le développement.
Sur le plan sécuritaire, l’accent est mis sur le partage du renseignement et la coordination des forces. Dans le domaine diplomatique, les trois États entendent harmoniser leurs positions afin de faire entendre une voix sahélienne commune sur la scène internationale. Sur le plan économique, l’objectif est de développer des projets structurants, notamment la libre circulation des personnes et des biens, l’interconnexion des réseaux de transport et d’énergie, ainsi que la création d’une banque d’investissement confédérale.
Cette présentation montre que l’AES entend dépasser le cadre d’une alliance sécuritaire pour évoluer vers un projet d’intégration plus large. Mais la portée de cette ambition dépendra de sa traduction concrète : financement des infrastructures, harmonisation des politiques publiques, fluidité des échanges et mise en œuvre effective des institutions communes.
Russie-Mali : des acquis revendiqués et des ambitions à concrétiser
Une partie importante du discours est consacrée au bilan de la coopération russo-malienne depuis le sommet de Saint-Pétersbourg de juillet 2023. Assimi Goïta met en avant cinq domaines dans lesquels Bamako estime avoir enregistré des avancées.
Le premier concerne la défense et la sécurité. L’appui technique et doctrinal russe, ainsi que les acquisitions de matériels militaires et de vecteurs aériens, sont présentés comme des facteurs de renforcement des capacités opérationnelles des FAMa.
Le deuxième volet porte sur la résilience et la sécurité alimentaire. Le président cite plusieurs livraisons de blé, d’huile, d’engrais et d’hydrocarbures, ainsi que des dons supplémentaires destinés à soutenir les populations et les secteurs économiques concernés. Ces chiffres, avancés dans son intervention, illustrent la place accordée à la coopération alimentaire dans la relation bilatérale.
Le troisième axe concerne l’énergie et les mines. Le partenariat avec Rosatom est évoqué à travers des projets industriels, notamment la raffinerie d’or, la centrale solaire et l’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire. L’enjeu est de transformer les ressources nationales en valeur ajoutée, en emplois et en compétences locales.
Le quatrième volet est celui du capital humain. Le chef de l’État annonce une hausse à 300 bourses d’études par an et fait état de la formation de plus de 10 000 cadres civils et militaires maliens en Russie. Au-delà des échanges universitaires, il insiste sur les transferts de technologies et le renforcement des capacités scientifiques et techniques.
Enfin, le cinquième domaine porte sur le cadre institutionnel, avec la multiplication des rencontres entre autorités publiques et opérateurs économiques des deux pays. Cette dynamique vise à maintenir un dialogue régulier et à faciliter la concrétisation des projets communs.
Ce bilan traduit la volonté de Bamako de présenter la coopération russe comme un partenariat multidimensionnel, qui ne se limite pas aux questions militaires. Toutefois, la réussite de cette relation se mesurera à sa capacité à produire des résultats économiques durables, à renforcer les compétences nationales et à favoriser une véritable transformation locale des ressources.
Gouvernance et développement : le défi de la transformation intérieure
Le discours aborde également les réformes institutionnelles, économiques et sociales engagées dans le cadre de la vision nationale Mali 2063.
Assimi Goïta cite la nouvelle Constitution et les principes de souveraineté de l’État, de choix souverain du peuple et de défense des intérêts nationaux. Il met aussi en avant la lutte contre la corruption, la modernisation de l’administration et la construction d’un modèle économique endogène.
La transformation locale des ressources naturelles et la souveraineté énergétique apparaissent comme des priorités centrales. Cette orientation est stratégique pour un pays disposant d’importantes ressources minières, mais confronté à la nécessité de diversifier son économie et de réduire sa dépendance aux importations.
Le président accorde par ailleurs une place particulière à l’éducation, à la formation et à la culture, en rappelant la proclamation des années 2026-2027 comme années de l’éducation et de la culture. Ce choix souligne que la souveraineté revendiquée ne peut être durable sans investissement dans le capital humain.
Le signal de Vladimir Poutine : la gouvernance et la lutte contre la corruption
La réaction du président russe à l’intervention d’Assimi Goïta mérite également attention. Vladimir Poutine a souligné l’importance stratégique de la stabilité au Sahel, non seulement pour l’Afrique, mais aussi pour l’ensemble du monde.
Il a surtout retenu le passage consacré à l’amélioration de la qualité de l’administration et à la lutte contre la corruption. Le dirigeant russe a indiqué que son pays était disposé à partager son expérience en matière de nouvelles technologies et d’amélioration de l’accès des citoyens aux services publics.
Cette réaction ouvre une perspective de coopération qui dépasse les domaines traditionnellement mis en avant. La modernisation administrative, la numérisation des services et les outils de prévention de la corruption pourraient constituer de nouveaux champs de collaboration entre Bamako et Moscou.
Au-delà des déclarations, l’épreuve des résultats
Au fond, le discours d’Assimi Goïta porte une ambition claire : faire de la souveraineté un levier de transformation politique, sécuritaire et économique, tout en inscrivant le Mali dans une dynamique d’intégration sahélienne et de diversification de ses partenariats.
La Russie occupe une place importante dans cette stratégie, mais le défi consiste désormais à convertir les engagements annoncés en réalisations mesurables. Dans les secteurs de la défense, de l’énergie, des mines, de l’agriculture, de l’éducation et de la gouvernance, les attentes portent sur les investissements effectifs, les transferts de compétences, la création d’emplois et les retombées directes pour les populations.
Le troisième sommet Russie-Afrique aura ainsi servi de tribune pour exposer la vision malienne d’un nouvel ordre de coopération internationale. Reste désormais à transformer cette convergence politique en partenariat économique et technologique durable.
Pour Bamako, le message est clair : la souveraineté ne doit pas seulement se proclamer. Elle doit se traduire dans la capacité de l’État à assurer la sécurité, à maîtriser ses ressources, à former ses citoyens et à améliorer concrètement leurs conditions de vie.
Seyni T. KASSAMBARA



