(LETTRE D’AFRIQUE) À la faveur de la campagne du Hadj 2027, le débat autour de l’organisation du pèlerinage reprend de l’ampleur au Mali. Si les agences privées de voyages revendiquent une plus grande place dans le dispositif national, leurs récentes prises de position soulèvent une question de fond: jusqu’où pourrait aller la défense d’intérêts professionnels sans remettre en cause les prérogatives de l’État ?
Depuis plusieurs années, l’organisation du Hadj au Mali s’inscrit dans une dynamique de réformes. Sous la conduite de la Maison du Hadj, l’État s’est engagé dans un processus de modernisation visant à renforcer la transparence, améliorer la qualité des prestations et mieux sécuriser l’encadrement des pèlerins. Ces évolutions, saluées par de nombreux fidèles ont contribué à restaurer progressivement la confiance envers la filière gouvernementale.
Pourtant, certaines agences privées semblent désormais privilégier un rapport de force avec la Maison du Hadj plutôt qu’une logique de partenariat. En réclamant notamment l’intégration du quota gouvernemental dans le même mécanisme d’attribution que celui des agences privées, remettant en débat un principe qui relève avant tout de l’organisation de l’action publique.
Sur le plan institutionnel, plusieurs observateurs estiment qu’il existe une confusion entre partenariat et concurrence. Les agences privées interviennent dans le cadre d’une mission encadrée par l’État et non comme des opérateurs indépendants appelés à exercer les mêmes prérogatives que la puissance publique. Dans cette architecture, la Maison du Hadj assure une mission de coordination nationale, tandis que les agences participent à l’exécution d’une partie des opérations.
Cette distinction est essentielle. Dans aucun autre domaine relevant directement d’une mission régalienne ou d’un service public organisé, un partenaire privé ne doit revendiquer les mêmes compétences que l’administration qui l’encadre. C’est précisément cette frontière que plusieurs analystes jugent aujourd’hui fragilisée.
Autre sujet de controverse: la demande de partage des visas de délégués attribués à l’État. Or, selon les règles qui gouvernent l’organisation internationale du pèlerinage, ces visas relèvent des autorités nationales, lesquelles en assurent la gestion conformément aux dispositions convenues avec les autorités saoudiennes. Les agences, quant à elles, disposent de leurs propres mécanismes d’encadrement.
Pour plusieurs spécialistes du secteur, cette revendication risque d’alimenter des tensions inutiles autour d’un dispositif dont l’équilibre repose précisément sur une répartition claire des responsabilités.
Au-delà des revendications institutionnelles, certains observateurs estiment que les difficultés rencontrées par plusieurs agences trouvent davantage leur origine dans leurs propres capacités d’adaptation. L’évolution des normes imposées par les autorités saoudiennes exige aujourd’hui davantage de professionnalisme, de maîtrise des outils numériques, de transparence financière et de qualité de service.
Dans cette perspective, les nouvelles exigences ne visent pas à exclure les opérateurs privés, mais à garantir une meilleure protection des pèlerins, désormais placés au centre du dispositif.
Depuis sa nomination à la tête de la Maison du Hadj, le Dr Abdoul Fatah Cissé a engagé plusieurs réformes portant sur la digitalisation des procédures, le renforcement de la gouvernance administrative et l’amélioration de l’accompagnement des pèlerins. Les retours positifs enregistrés au cours des dernières campagnes confortent, selon de nombreux usagers, cette orientation.
Cela ne signifie pas que l’organisation soit exempte de critiques. Toute institution publique reste perfectible et les observations formulées par les acteurs du secteur peuvent contribuer à améliorer davantage le dispositif. Encore faut-il que ces critiques reposent sur des propositions concrètes et s’inscrivent dans un débat constructif.
À cet égard, plusieurs observateurs distinguent la critique légitime des politiques publiques des attaques personnelles visant les responsables administratifs. Ils considèrent que la remise en cause systématique du Directeur général de la Maison du Hadj dépasse parfois le cadre d’un débat technique pour s’inscrire dans une logique de confrontation qui ne profite ni aux pèlerins ni au secteur.
En définitive, le véritable enjeu dépasse les intérêts des agences ou de l’administration. Chaque année, près de 15 000 Maliens accomplissent le cinquième pilier de l’islam. Leur sécurité, leur encadrement et la qualité des prestations doivent demeurer la priorité absolue.
De cet état de fait, plusieurs voix appellent au respect strict du cadre réglementaire qui organise le Hadj au Mali. Elles estiment que toute évolution du dispositif doit résulter d’un dialogue institutionnel fondé sur les textes, dans le respect des responsabilités de chacun. Car si le partenariat public-privé demeure indispensable à la réussite du pèlerinage, il ne saurait se substituer aux prérogatives de l’État ni affaiblir l’autorité des institutions chargées d’assurer cette mission d’intérêt public.
Par Seyni T. KASSAMBARA


