(LETTRE D’AFRIQUE) La dette publique des États-Unis franchit un nouveau seuil historique. Alors que Washington emprunte toujours davantage et que les taux à long terme grimpent, la question de la diversification des réserves de change s’impose à plusieurs pays, dont l’Algérie. Entre dollar, or et nouvelles devises, Alger est appelée à repenser sa stratégie financière.
Le chiffre donne le vertige : 40 000 milliards de dollars. Le 18 août 2026, la dette publique américaine a officiellement franchi ce seuil historique. Cinq mois plus tôt, elle se situait encore autour de 39 000 milliards de dollars. Cette progression spectaculaire ne concerne pas uniquement les États-Unis. Elle soulève une interrogation mondiale sur l’avenir du dollar, la stabilité des marchés obligataires et la sécurité des réserves détenues par les banques centrales.
Pour l’Algérie, la question mérite une attention particulière.
Le pays dispose d’un avantage important : son niveau d’endettement extérieur reste relativement limité. Mais une autre vulnérabilité mérite d’être examinée : la concentration potentielle d’une partie importante des réserves de change dans le dollar et les actifs américains. L’enjeu n’est pas de prédire la fin du dollar. Il s’agit plutôt de savoir jusqu’à quel point un pays peut continuer à placer une part majeure de son patrimoine extérieur dans une seule monnaie, alors que le système financier mondial se transforme.
Washington emprunte toujours plus
Les États-Unis restent la première puissance financière mondiale et le dollar demeure la principale monnaie de réserve internationale. Les obligations américaines figurent toujours parmi les actifs les plus recherchés au monde.
Mais la montée vertigineuse de la dette fédérale commence à modifier les équilibres. Plus Washington emprunte, plus les investisseurs s’interrogent sur la rémunération nécessaire pour financer cette dette à long terme. Les taux obligataires américains ont ainsi connu une forte remontée.
Selon l’économiste et consultant financier Omar Berkouk, le rendement des obligations américaines à 30 ans a dépassé 5,30 %, atteignant son niveau le plus élevé depuis 2007. Le message des marchés est clair: prêter sur le long terme aux États-Unis exige désormais une rémunération plus importante. Cette évolution a des conséquences bien au-delà des frontières américaines. Les taux américains servent de référence à une grande partie du système financier international. Lorsqu’ils augmentent, le coût du financement peut grimper ailleurs, y compris dans les économies émergentes.
L’Algérie moins endettée, mais pas à l’abri
À première vue, l’Algérie semble relativement protégée. Contrairement à de nombreux pays émergents, elle ne dépend pas massivement des marchés internationaux pour financer sa dette en devises étrangères. La hausse des taux américains ne représente donc pas, pour elle, le même danger immédiat.
Mais la question des réserves de change change la perspective. Posséder des réserves importantes est une force. Les concentrer excessivement dans une même monnaie peut devenir un risque. Le dollar demeure incontournable, notamment dans le commerce international et les marchés de l’énergie. Pour un pays exportateur d’hydrocarbures comme l’Algérie, il serait irréaliste de vouloir s’en détacher brutalement. La véritable question est ailleurs : faut-il continuer à dépendre autant d’une seule monnaie dans un monde de plus en plus fragmenté ?
Le monde commence à diversifier
Depuis le début des années 2000, la part du dollar dans les réserves internationales des banques centrales a progressivement reculé. Il ne s’agit pas d’un effondrement ni d’un abandon massif. Le dollar reste largement dominant.
Mais la tendance est significative. Les banques centrales diversifient davantage leurs portefeuilles. Certaines augmentent leurs avoirs en euros, en yuans ou dans d’autres devises. Surtout, elles reviennent vers un actif que beaucoup considéraient naguère comme appartenant au passé: l’or. Cette évolution répond autant à des préoccupations financières que géopolitiques.
Dans un contexte marqué par les sanctions internationales, le gel d’avoirs souverains et l’utilisation croissante des instruments financiers dans les rapports de force entre États, de nombreux pays cherchent à réduire leur exposition à un seul centre financier. L’objectif est simple : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier monétaire.
L’or reprend son rôle stratégique
C’est ici que l’enjeu économique rejoint directement la question minière. L’or retrouve progressivement une place centrale dans les stratégies des banques centrales. Selon les données citées du Conseil mondial de l’or, les banques centrales auraient acheté 289 tonnes d’or entre avril et juin 2026, témoignant d’un intérêt renouvelé pour le métal précieux.
Pourquoi cet engouement ? Parce que l’or présente une caractéristique essentielle : il ne constitue pas la dette d’un autre État. Une obligation américaine est une créance sur le gouvernement des États-Unis. Une monnaie dépend de la politique économique et monétaire de son pays émetteur.
L’or, lui, reste un actif physique sans risque de défaut souverain direct. Il n’est pas une solution miracle. Son prix fluctue et il ne procure pas les revenus réguliers d’une obligation. Mais dans une stratégie de long terme, il peut jouer le rôle d’assurance financière.
Une opportunité stratégique pour l’Algérie
Pour l’Algérie, pays riche en ressources naturelles, la réflexion mérite d’être approfondie. Les hydrocarbures assurent l’essentiel des recettes extérieures. Mais le pays dispose également d’un potentiel minier qui pourrait prendre une importance croissante dans les prochaines décennies.
Or, la recomposition actuelle du système monétaire mondial pourrait redonner une valeur stratégique particulière aux ressources aurifères. Le défi consiste à dépasser la seule logique de l’exploitation minière.
Extraire de l’or ne suffit pas. Encore faut-il savoir comment transformer cette richesse du sous-sol en puissance économique et en sécurité financière. Une politique minière cohérente peut générer des recettes fiscales, attirer des investissements, créer des emplois et soutenir les exportations.
Mais une stratégie nationale peut également s’interroger sur la place que l’or pourrait occuper dans la diversification du patrimoine extérieur du pays. La question n’est donc plus uniquement minière. Elle devient monétaire, financière et géopolitique.
Le piège de la dépendance au dollar
Le paradoxe algérien est évident. Les exportations d’hydrocarbures procurent au pays une capacité importante d’accumulation de devises. Mais ces mêmes échanges sont largement intégrés à un système commercial international dominé par le dollar. Cette dépendance peut fonctionner tant que la monnaie américaine demeure stable et que les marchés financiers restent fluides.
Mais les équilibres internationaux évoluent. La montée de la dette américaine, les tensions commerciales, les rivalités géopolitiques et la recherche de nouvelles alternatives de paiement poussent progressivement les États à revoir leurs stratégies.
Pour Omar Berkouk, cette situation impose une vigilance accrue sur la composition des réserves algériennes. L’enjeu est de trouver le bon équilibre entre: le dollar, indispensable à la liquidité internationale; l’euro et les autres grandes devises, pour diversifier les risques; l’or, comme actif stratégique de long terme; d’autres instruments financiers, capables de renforcer la sécurité et le rendement du portefeuille national.
40 000 milliards : un signal, pas encore une rupture
La dette américaine représente désormais environ 125 % du produit intérieur brut des États-Unis, contre un peu plus de 64 % lors de la crise financière de 2008, selon les estimations citées du Congressional Budget Office.
La progression est considérable. Faut-il pour autant annoncer la chute imminente du dollar ? Certainement pas. Les États-Unis disposent toujours d’une économie immense, de marchés financiers sans équivalent et d’une monnaie qui demeure au cœur des transactions internationales.
Mais l’histoire économique montre que les grandes transformations monétaires ne se produisent pas toujours par un effondrement brutal. Elles commencent souvent par une érosion progressive des certitudes. C’est précisément ce qui semble se produire aujourd’hui. Le dollar ne disparaît pas. Mais le monde cherche progressivement à dépendre un peu moins de lui.
Alger doit anticiper
La principale leçon de cette nouvelle réalité financière est peut-être celle-ci : attendre qu’une crise éclate pour diversifier ses réserves est rarement une bonne stratégie. L’Algérie dispose encore d’une marge de manœuvre importante. Son faible recours relatif à l’endettement extérieur lui donne une certaine indépendance. Ses ressources énergétiques lui permettent de générer des recettes en devises. Son potentiel minier ouvre également de nouvelles perspectives.
Mais cette position favorable doit être consolidée par une vision de long terme. Diversifier ne signifie pas abandonner le dollar. Cela signifie éviter qu’un choc monétaire, financier ou géopolitique ne puisse fragiliser excessivement le patrimoine national.
L’heure d’une nouvelle doctrine des réserves
Le franchissement du cap des 40 000 milliards de dollars de dette américaine doit donc être considéré comme un avertissement pour l’ensemble des économies détentrices de réserves internationales. Pour l’Algérie, la question dépasse désormais la gestion quotidienne des devises. Elle touche à la souveraineté.
Quelle part du patrimoine extérieur doit rester en dollars ? Quelle place accorder à l’or ? Comment mieux diversifier les devises ? Et comment réduire les risques liés à une économie extérieure encore fortement dépendante des hydrocarbures et du système du dollar ?
Ces questions ne peuvent plus être reléguées au second plan. Car dans le nouveau paysage économique mondial, la puissance d’un pays ne se mesure pas seulement à la quantité de devises qu’il possède. Elle se mesure aussi à sa capacité à protéger, diversifier et faire fructifier ses réserves. L’or comme assurance, le dollar comme outil, la diversification comme stratégie Le dollar restera encore longtemps une pièce maîtresse de l’économie mondiale.
Mais le temps du tout-dollar semble progressivement céder la place à une nouvelle logique : celle de la diversification. Pour l’Algérie, le défi n’est donc pas de choisir entre Washington et l’or. Il est de construire une stratégie capable de résister aux bouleversements à venir.
Dans un monde où les dettes explosent, où les taux remontent et où les banques centrales recommencent à accumuler du métal précieux, la prudence pourrait devenir l’une des formes les plus efficaces de souveraineté économique.
Sanadé Sanah



