mardi, 28 juillet, 2026

69ᵉ Sommet de la CEDEAO: entre affichage d’unité et profondes fractures, l’organisation joue son avenir

(LETTRE D’AFRIQUE) Le 69ᵉ Sommet ordinaire de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), tenu à Lungi, en Sierra Leone, s’est voulu celui du rassemblement et du renouveau. Derrière les déclarations officielles appelant à une intégration régionale renforcée, les échanges à huis clos ont toutefois révélé une organisation confrontée à l’une des plus graves crises de son histoire. Le départ du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais réunis au sein de la Confédération des États du Sahel (AES), continue de peser lourdement sur les équilibres politiques et diplomatiques de l’espace ouest-africain.

Le retard de plus de deux heures accusé avant l’ouverture des travaux n’était pas anodin. Selon plusieurs sources diplomatiques, les chefs d’État ont longuement débattu de dossiers particulièrement sensibles, au premier rang desquels figurait la gestion des relations entre la CEDEAO et les trois États sahéliens ayant quitté l’organisation.

Si le communiqué final est resté mesuré, privilégiant un discours de dialogue et de coopération, les discussions internes auraient mis en évidence des divergences importantes sur la stratégie à adopter. Certains États plaident pour maintenir ouverts les canaux diplomatiques afin d’éviter une rupture définitive avec l’AES, tandis que d’autres estiment que la CEDEAO doit préserver son autorité institutionnelle et défendre le respect de ses principes fondateurs.

Cette prudence traduit une réalité: la CEDEAO ne peut ignorer le poids politique, démographique et géostratégique du Mali, du Burkina Faso et du Niger dans l’architecture sécuritaire régionale.

Le Sénégal au cœur du nouveau dispositif

L’un des principaux enseignements du sommet est le retour du Sénégal au premier plan de la gouvernance régionale. Avec l’élection du président Bassirou Diomaye Faye à la tête de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement et la désignation du général Birame Diop comme président de la Commission de la CEDEAO, Dakar concentre désormais les deux plus hautes responsabilités de l’organisation.

Cette double responsabilité constitue un signal fort. Elle traduit la confiance accordée au Sénégal pour conduire une institution fragilisée par les crises politiques, les transitions militaires et les tensions diplomatiques des dernières années.

Dans son discours d’investiture, Bassirou Diomaye Faye a promis de restaurer la crédibilité de l’organisation en mettant l’accent sur la sécurité collective, la stabilité institutionnelle, la souveraineté économique et une meilleure représentation de l’Afrique de l’Ouest sur la scène internationale.

Birame Diop, un profil de consensus

La nomination du général Birame Diop à la présidence de la Commission apparaît comme un choix stratégique. Ancien chef d’état-major général des armées du Sénégal, ancien ministre de la Défense et conseiller du Secrétaire général des Nations unies, il dispose d’une solide expérience des questions de paix, de sécurité et de médiation.

Son profil pourrait faciliter le dialogue avec les États dirigés par des autorités militaires, dans un contexte où plusieurs pays de la région connaissent encore des transitions politiques délicates.

Cependant, son mandat sera immédiatement confronté à un défi majeur : redonner à la Commission une capacité d’influence dans une région où les rapports de force géopolitiques évoluent rapidement.

L’AES, l’absente omniprésente

Même absents des travaux, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont occupé une place centrale dans toutes les discussions. Depuis leur retrait officiel, la CEDEAO doit composer avec une nouvelle réalité régionale : l’existence d’un bloc politique, militaire et économique alternatif.

Cette recomposition remet en question le modèle d’intégration construit depuis près de cinquante ans. La libre circulation des personnes, les échanges commerciaux, les mécanismes de sécurité collective et les politiques communes pourraient être durablement affectés si aucun cadre de coopération n’est trouvé entre les deux ensembles.

L’enjeu dépasse largement les considérations institutionnelles. Il concerne plus de 450 millions de citoyens ouest-africains dont les économies restent fortement interdépendantes.

Restaurer la confiance

Dans son discours d’adieu, le président sortant de la Commission, Omar Alieu Touray, a appelé les dirigeants à transformer cette période d’incertitude en opportunité de refonder le projet communautaire. Son message traduit une prise de conscience : la CEDEAO ne pourra préserver sa pertinence qu’en adaptant ses mécanismes aux nouvelles réalités politiques et sécuritaires de la région.

Les crises successives ont mis en évidence les limites des instruments traditionnels de prévention des conflits et de gestion des transitions. Elles ont également nourri un débat sur la perception de l’organisation, parfois accusée d’être éloignée des préoccupations des populations.

Une organisation à la croisée des chemins

Le sommet de Lungi marque sans doute le début d’une nouvelle phase pour la CEDEAO. L’arrivée d’une nouvelle équipe dirigeante ouvre une fenêtre d’opportunité pour relancer le dialogue régional, mais les défis demeurent immenses.

Entre la nécessité de préserver ses principes démocratiques, le maintien de relations constructives avec l’AES, la lutte contre l’insécurité et la volonté de renforcer l’intégration économique, la CEDEAO devra trouver un équilibre délicat.

Plus qu’un simple changement de dirigeants, ce sommet aura montré que l’organisation est désormais engagée dans une réflexion profonde sur son identité, son rôle et son avenir. La réussite de cette transformation dépendra de sa capacité à dépasser les divisions actuelles pour reconstruire une confiance régionale indispensable à la stabilité et au développement de l’Afrique de l’Ouest.

Sanadé Sanah

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