Félicitations à Aboubacar Sidick Fomba du CNT, qui nous gratifie d’une pertinente et solide analyse sur le Sommet de Nairobi des 11 et 12 mai. Son texte de haut vol, en plus de rendre un service de qualité au Mali, à l’AES et à l’Afrique entière, lui vaut d’ardentes bénédictions de la part de son aîné, éditorialiste malade, qui n’a pas eu à se torturer les méninges pour ce lundi. Morceaux choisis donc pour nos lecteurs.
« Nairobi restera probablement comme l’un de ces moments où la diplomatie française, croyant se réinventer, a surtout exposé au grand jour ses contradictions les plus profondes. Emmanuel Macron voulait donner l’image d’une France nouvelle, tournée vers l’Afrique de demain, respectueuse des souverainetés, attentive à la jeunesse, séduite par l’innovation, l’investissement et le partenariat. Mais derrière le vocabulaire moderne, derrière les panels, les slogans, les mots anglais et la mise en scène d’un prétendu renouveau, c’est encore l’ancien réflexe impérial qui est apparu : celui d’une puissance qui ne parvient pas à accepter que l’Afrique n’a plus besoin qu’on parle pour elle, qu’on pense pour elle, qu’on valide ses choix, qu’on trie ses partenaires ou qu’on lui explique depuis Paris ce que doit être son avenir. Il existe des moments historiques où une puissance révèle davantage son affaiblissement par les mots qu’elle choisit que par les territoires qu’elle perd, et Nairobi restera probablement comme l’un de ces moments où l’ancienne France africaine, non plus sûre d’elle-même mais encore incapable de se dépouiller de ses vieux réflexes, s’est avancée sur la scène continentale avec le costume neuf du partenariat, le vocabulaire brillant de l’innovation, les gestes polis de la coopération, les slogans modernes de l’égalité, mais avec, sous le tissu diplomatique fraîchement repassé, la même vieille ossature mentale : celle d’une puissance qui ne parvient pas à comprendre que l’Afrique n’a plus besoin qu’on parle pour elle, qu’on pense pour elle, qu’on trie ses partenaires à sa place, qu’on classe ses indignations, qu’on valide ses souverainetés, qu’on moralise ses choix ou qu’on lui explique encore, depuis Paris, ce que doit être son propre avenir. Le sommet Africa Forward de Nairobi, coorganisé par la France et le Kenya les 11 et 12 mai 2026, se voulait une grande vitrine de la coopération, de l’investissement, de l’innovation et d’un prétendu nouveau partenariat avec le continent africain ; il devait montrer une France renouvelée, plus horizontale, plus attentive, plus moderne, moins prisonnière de son ancienne géographie francophone et, surtout, capable de s’adresser à une Afrique anglophone comme pour prouver au monde que Paris n’était pas seulement en train de perdre le Sahel, mais qu’elle pouvait encore réinventer sa place ailleurs sur le continent. Or, c’est précisément ce que Nairobi a révélé malgré lui : non la renaissance d’une relation, mais l’épuisement d’un vieux logiciel qui, ne pouvant plus parler le langage assumé de l’Empire, tente désormais de se survivre en parlant la langue même de ceux qui le contestent ». « Nairobi fut un fiasco symbolique pour Emmanuel Macron. Mais ce fiasco dit quelque chose de plus grand que Macron : il dit que la France africaine ancienne est en train de mourir, que les peuples africains n’acceptent plus d’être sermonnés, que les récits impériaux ne fonctionnent plus comme avant, que le centre psychologique se déplace ; il dit que l’Afrique commence à répondre. Mais il dit aussi que répondre ne suffit pas. Il faut construire. Il faut unir. Il faut produire. Il faut défendre. Il faut penser. Il faut administrer. Il faut sélectionner les meilleurs cerveaux. Il faut écraser la médiocrité institutionnelle. Il faut assécher les réseaux de trahison. Il faut transformer la colère en puissance ». « Il existe dans les savanes africaines une scène ancienne dont la brutalité naturelle éclaire peut-être mieux le XXIe siècle que bien des traités de relations internationales : l’aigle qui fond sur les poussins ne le fait pas parce qu’il est animé par une haine particulière contre la basse-cour ; il le fait parce que, quelque part dans les hauteurs d’un arbre, ses aiglons ont faim. Les puissances impériales fonctionnent souvent ainsi. Elles ne pillent pas toujours parce qu’elles détestent les peuples qu’elles affaiblissent ; elles le font parce que leurs industries, leurs banques, leurs complexes militaro-industriels, leurs réseaux financiers, leurs besoins énergétiques, leurs marchés et leurs appareils stratégiques ont faim. Mais si l’aigle chasse parce que ses aiglons ont faim, alors la mère poule n’a pas le droit de passer sa vie à dénoncer la cruauté de l’aigle pendant que ses poussins disparaissent un à un. Elle doit organiser la protection, la vigilance, l’abri, l’alerte, la cohésion et la défense collective. C’est exactement là que se trouve l’Afrique aujourd’hui. La plainte morale contre l’impérialisme ne suffit plus. Elle est légitime, mais insuffisante. Il faut l’organisation. Il faut l’unité. Il faut de la discipline. Il faut l’intégration. Il faut la capacité de transformer la colère historique en architecture stratégique. Et c’est ici que, selon le Professeur Eloi Bandia KEITA, Macron mérite, par une ironie terrible de l’Histoire, une avenue dans chaque capitale de l’AES. Oui, une avenue Macron à Bamako, une avenue Macron à Ouagadougou, une avenue Macron à Niamey, non pas pour célébrer l’homme. Non pas du tout pour remercier la politique française. Non pas non plus pour effacer les blessures. Mais pour rappeler, avec le sourire froid des peuples qui ont compris, que l’arrogance macronienne, sa suffisance, son paternalisme, sa dangerosité stratégique perçue lors de la crise nigérienne, son incapacité à entendre l’exaspération africaine a manière de pousser les peuples à choisir entre humiliation et rupture ont probablement accéléré l’une des évolutions les plus décisives de l’histoire contemporaine du Sahel : la naissance de l’Alliance des États du Sahel. L’AES n’est pas seulement née contre une menace extérieure, elle est née aussi contre une manière ancienne de traiter l’Afrique comme un espace disponible, disciplinable, punissable et réorganisable au gré des intérêts des autres. De ce point de vue, Emmanuel Macron aura peut-être rendu au Sahel un service historique involontaire : il aura incarné avec une telle netteté l’impasse de l’ancien rapport franco-africain que les peuples ont vu plus clairement ce qu’ils refusaient. Pour cela, par ironie, il pourrait recevoir la médaille paradoxale du grand accélérateur involontaire de souveraineté sahélienne car, parfois, dans l’Histoire, les adversaires rendent aux peuples plus de services que leurs amis hésitants : ils les obligent à choisir, à s’organiser, à sortir de l’ambiguïté, à cesser de rêver d’une dépendance confortable. Mais cette ironie a un prix terrible pour la France car, en voulant conserver son rang sans changer profondément sa posture, Emmanuel Macron a probablement plongé le rayonnement français en Afrique dans un abîme diplomatique dont Paris mettra longtemps à mesurer toute la profondeur. La France ne perd pas seulement des marchés, des bases ou des gouvernements amis. Elle perd quelque chose de beaucoup plus difficile à reconstruire : la confiance psychologique d’une génération africaine. Or, la confiance perdue ne se rachète pas par des sommets, elle se reconstruit par des ruptures réelles et la France n’a pas encore démontré qu’elle était prête à une telle rupture. Elle veut être aimée sans renoncer entièrement à ses instruments d’influence. Elle veut être partenaire sans accepter totalement de devenir secondaire. Elle veut parler d’égalité tout en conservant le réflexe du tuteur. Elle veut dénoncer les nouveaux “colonisateurs” tout en refusant d’entendre que beaucoup d’Africains considèrent encore l’ancienne architecture française comme l’un des grands laboratoires historiques de la domination moderne. Emmanuel Macron a notamment qualifié la Russie de “colonisateur du XXIe siècle” lors du sommet, une accusation qui a ensuite suscité la réplique de Sergueï Lavrov, rappelant le poids de l’histoire coloniale française et contestant à Paris le droit de distribuer les certificats d’anticolonialisme (African Initiative – news agency). On peut penser ce que l’on veut de la Russie. On peut critiquer Moscou, interroger ses méthodes, analyser ses intérêts, refuser toute naïveté nouvelle. Mais l’Afrique aurait tort de remplacer une dépendance par une autre, comme elle aurait tort de croire que l’ennemi de son ancien maître serait automatiquement son libérateur. La souveraineté véritable ne consiste pas à changer de tuteur ; elle consiste à n’en avoir aucun. Toutefois, lorsque Paris accuse les autres de colonialisme en Afrique, elle oublie que la mémoire africaine n’est pas un tableau effaçable. Les peuples savent. Ils comparent. Ils regardent l’histoire. Ils se demandent : qui a colonisé ? Qui a imposé ses monnaies ? Qui a structuré ses réseaux ? Qui a accompagné, protégé ou remplacé des dirigeants selon ses intérêts ? Qui a bombardé la Libye avec ses alliés, ouvrant une décompression régionale dont le Sahel paie encore le prix ? Qui a exploité pendant des décennies des ressources africaines stratégiques tout en parlant de développement ? La question n’est pas de faire de la Russie un ange, ni de la France un démon métaphysique. La question est de refuser que l’ancien centre impérial se transforme en professeur mondial d’anticolonialisme sans passer par le tribunal de sa propre histoire. Nairobi a donc révélé une contradiction française majeure : après avoir été contestée en Afrique de l’Ouest, Paris tente de se redéployer vers d’autres espaces africains en se présentant comme partenaire du futur, promoteur de l’innovation, soutien de la jeunesse, de l’intelligence artificielle, de l’économie verte, de la finance et de l’industrialisation. Mais les peuples africains ne sont plus dupes du double langage. Ils voient une France qui parle d’avenir en Afrique de l’Est pendant que son passé demeure brûlant en Afrique de l’Ouest. Ils voient une France qui veut séduire Nairobi après avoir perdu Bamako, Ouagadougou et Niamey dans les cœurs d’une partie importante des opinions sahéliennes. Ils voient une France qui cherche de nouveaux publics au moment même où les anciens publics n’écoutent plus. Et c’est pourquoi l’épisode de l’Université de Nairobi fut si symbolique. Ce n’est pas seulement Macron demandant le silence à une salle bruyante, c’est l’ancien monde demandant au nouveau monde de se taire quelques minutes encore pour écouter une histoire que celui-ci ne veut plus recevoir dans les mêmes termes. Le plus grave, pour Paris, est que le problème dépasse désormais Emmanuel Macron. Macron n’est qu’un symptôme. Il est la condensation momentanée d’un système historique arrivé au point de rupture. Il incarne une France qui voudrait tourner la page coloniale sans accepter que l’Afrique puisse écrire seule le chapitre suivant ; une France qui voudrait moderniser le décor sans démonter les structures ; une France qui voudrait passer du commandement direct à l’influence douce sans reconnaître que, pour beaucoup d’Africains, l’influence elle-même est désormais suspecte lorsqu’elle vient avec trop d’insistance de l’ancien centre ». « Lorsque le crocodile sort du fleuve et demande aux poissons de croire qu’il n’est qu’un bois flotté venu pour protéger la rivière, le problème n’est pas seulement le crocodile. Il devient la mémoire des poissons. Et l’Afrique contemporaine n’a plus la mémoire courte. Elle sait qu’on ne décolonise pas une relation par un logo. Elle sait qu’on ne change pas une histoire avec une bannière appelée Africa Forward. Elle sait qu’on ne lave pas plusieurs décennies de soupçons par quelques slogans sur le partenariat. Changer le nom du décor ne change pas la structure de la pièce ».
Amadou N’Fa Diallo
Source : journal Le National n° 783 du lundi, 18 mai 2026.



